Interview : «Éduquer son enfant en dehors de la langue maternelle, c’est un peu comme labourer sans semer» (Adoua Kouassi, AILM)

Posted sam 12/03/2022 - 00:46
By itagro

A travers cette interview, le directeur de l'Académie Ivoirienne des Langues Maternelles (AILM) Adoua Kouassi révèle l'importance de la pratique des langues maternelles...

Pouvez-vous situer le cadre de cette formation?

Cette formation s’inscrit dans le cadre de la célébration de la journée internationale des droits de la femme. Nous avons Nous avons inscrit cette formation à cette période parce que ici nous faisons la promotion des langues maternelles. Or entre la langue maternelle et la mère, les femmes, il n’y a qu’un seul pas. Deuxièmement, dans notre projet d’alphabétisation, nous avons beaucoup de femmes. Il était bon que nous outillons nos apprenantes, sinon nos animatrices pour qu’elles puissent être performantes sur le terrain

Pour réduire le taux d’analphabétisme au niveau des femmes, il faut absolument intégrer la langue des apprenantes

Et troisièmement, nous avons organisé cela pour permettre à nos mamans de pouvoir s’imprégner de leurs droits fondamentaux afin qu’en se les appropriant, elles puissent améliorer leur quotidien à travers la connaissance qu’elles auront dans leur propre langue. C’est beaucoup plus intéressant. C’est comme le poisson qui est dans l’eau, il n’a pas besoin de faire un peu d’effort.

C’est la langue de leur âme. Depuis des millénaires, c’est ce qu’on leur a parlé. Ce sont des expériences acquises de leurs aïeuls. Si nous voulons réduire le tôt d’analphabétisme en Côte d’Ivoire, surtout au niveau des femmes, il faut que nous intégrions absolument la langue des apprenantes. C’est ce que nous avons commencé avec cette formation.

Est-ce que vous avez le soutien de l’Institut de Linguistique Appliqué (ILA)?

Nous sommes partenaires de l’Institut de Linguistique Appliquée la puisque les livres qui sont ici ont été élaborés par l’Ila notamment le Prof Jérémie Kouadio qui est un monument dans le domaine des langues. Grâce à l’Ila et au Prof Jérémie Kouadio, il y a eu l’élaboration de syllabaires, de dictionnaires, d’Atlas pour faire le répertoire des langues ivoiriennes.

Comme le dit en Abron, «quand on, va au champ, on prend le feu auprès de celui qui nous a devancé». Pour dire que l’Ila est la structure devancière qui nous a préparé le terrain. Ce sont nos précurseurs. Grâce à leurs travaux, nous pouvons travailler sur le terrain. Je profite de votre canal pour leur dire merci. Grand merci au professeur Jérémie Kouadio et à l’Ila pour tout ce qu’ils font pour vous.

Après cette séance de formation, quel est le niveau des apprenantes?

Rire. Comme le dit l’adage, la chanson est plus belle que sur la langue de son auteur. Donc elles pourront répondre. Mais en regardant le visage rayonnant et le sourire, on peut imaginer la joie qu’elles ressentent et la connaissance qu’elles ont acquise après ces deux jours de formation. Donc nous ne regrettons pas d’avoir organisé cette formation. Elles vont désormais mieux faire passer les messages d’alphabétisation. Elles seront outillées à produire des documents de sensibilisation sur certains thèmes d’actualité tels que la mortalité infantile, le Sida et bien d’autres qui minent notre monde.

Quel message pouvez-vous lancer à toutes ces femmes qui négligent l’apprentissage des langues maternelles à leurs enfants?

Le message que je peux leur lancer, c’est que langue maternelle est le réservoir, la mémoire de notre culture. Sans elle, vous perdez votre identité. Or quand vous perdez votre identité, vous êtes exposés aux influences extérieurs. Donc la langue maternelle est un rempart contre tout ce qui est vice.

Le diplôme seul ne suffit pas pour faire d’un enfant un citoyen accompli

Deuxièmement, la langue maternelle permet au parent de transmettre son savoir, d’éduquer son enfant. Ça fait de la peine de voir que nos enfants apprennent dans une langue que nous ne comprenons pas. Au village, ça se voit. Éduquer son enfant en dehors de la langue maternelle, c’est un peu comme labourer sans semer parce que le diplôme seul ne suffit pas pour faire d’un enfant un citoyen accompli.

Dites nous concrètement, quel intérêt y a-t-il à parler nos langues maternelles

On a besoin de la langue maternelle pour inculquer la sagesse aux enfants. Pour corroborer cela, Stendhal a dit que le premier génie d’un homme se trouve dans sa langue maternelle. Goethe même a tout dit que l’âme d’un peuple vit dans sa langue. Donc si vous perdez votre langue, vous avez tout perdu.  

Merci M. le directeur

Je vous en prie.

Elvis GOUZA

source: https://www.linfodrome.com/societe/74699-interview-eduquer-son-enfant-en-dehors-de-la-langue-maternelle-c-est-un-peu-comme-labourer-sans-semer-adoua-kouassi-ailm